Au carrefour du Limousin, du Quercy et du Périgord, l’ouverture du marché est imminente. Les marchands s’activent. Ils installent leurs marchandises, organisent au mieux leur achalandage pour le mettre en valeur dans le chaos de la ruelle pavée qui se gonfle de l’afflux des curieux. Un peu plus haut, les pèlerins descendent le chemin de croix en direction du sanctuaire dédié à Notre Dame. Ils viennent se recueillir dans l’une de ses sept chapelles. Agrippés à une entaille du plateau calcaire, habitats et édifices religieux sont coiffés par une imprenable sentinelle, le château de Rocamadour. L’épée Durandal plantée dans la muraille scintille au soleil et c’est l’ensemble de l’un des plus beaux villages de France qui se révèle dans la lueur matinale. Depuis mon promontoire privilégié, seule l’hélice dorsale qui me propulse me ramène vers le futur.
Le temps m’était compté, mais l’envie de survoler quelques joyaux architecturaux et paysagers de France avec des amis passionnés de vol était irrésistible. Les Causses du Quercy, la vallée de la Dordogne et les collines corréziennes nous ont semblé être une aire d’évolution propice pour répondre à nos attentes. Notre groupe cosmopolite de quatre mousquetaires se réunit progressivement sur les hauteurs de L’Hospitalet en face de Rocamadour. La fine fleur du paramoteur est réunie : Emilia Plak de la Grande-Pologne, Pascal Campbell-Jones et Dean Eldridge du Royaume-Uni se joignent à moi, originaire de l’Ile-de-France, pendant quelques jours en pays de Souillac. Ce sont des pilotes capables de maîtriser un parapente comme vous ne l’imaginiez pas avant de les avoir vus. Ils ont d’ailleurs tous les trois participé au dernier championnat du monde. Avec leur expérience, je peux voler au plus près d’eux en toute confiance, quasiment main dans la main, tout en manipulant mon appareil photographique. La priorité étant donnée au vol, nous campons sur les aérodromes privés où nous avons été chaleureusement accueillis.
Lors de la préparation du séjour, la vue d’une photographie de Rocamadour la nuit m’avait électrifié. Les éclairages nocturnes mettent encore un peu plus en évidence les monuments et leur étagement sur la falaise. A la fin d’un vol déjà long, il est temps de voir le joyau brillé de l’éclat des ampoules à incandescence. Alors que la lumière décline déjà, je poursuis vers la cité médiévale. Le spectacle est d’autant plus saisissant qu’il fait sombre. La fraîcheur du crépuscule commence à se faire sentir, je navigue à l’estime pour retourner au campement. Quand la piste de l’aérodrome s’illumine, je souris. Je sais alors que le posé entre chien et loup ne sera pas un problème.
A quelques encablures de Rocamodour, les noyers étalent leur ramure dans la vallée de la Dordogne. Suivre les circonvolutions du cours d’eau nous conduit à découvrir de nombreux châteaux construits jusqu’aux endroits les plus improbables. En descendant la rivière, nous remontons un peu plus le temps. Vers le Périgord, l’homme préhistorique a laissé son empreinte sous forme de peintures rupestres qui témoignent déjà de son imagination fertile.
Une visite de la région ne saurait être complète sans la découverte de sa gastronomie. A la table d’un restaurant, une cuisse de canard confit fait mon bonheur. Un bonheur simple démultiplié par une longue absence due à mon expatriation vers le Nouveau Monde. Le Rocamadour, fromage de chèvre au lait cru entier, et les noix craquantes du Périgord sont également appréciés. Après un pique-nique, alors que la chaleur invite à la baignade ou la sieste, un parapente haut dans le ciel pique notre curiosité d’autant plus que ce sont bientôt une dizaine de voiles qui proposent un ballet coloré. Il ne nous faut pas longtemps pour découvrir le site de décollage de Floirac et profiter nous aussi des ascendances, moteur remisé dans les véhicules cette fois-ci.
Après la sécheresse des Causses et les entrelacs de la Dordogne, la vallée s’ouvre vers la Corrèze. En quelques dizaines de kilomètres le paysage se transforme. De larges collines s’élèvent, la campagne devient une mosaïque. Le blé mordoré, le maïs immature vert émeraude, les prairies fraîchement coupées vert pomme, les terres labourées brunes, les forêts de feuillus au vert impérial profond constituent une palette de couleur où la nature puise son inspiration estivale. Une étonnante note rougeâtre ponctue le paysage au travers du bâti. Le grès rouge est un matériau abondamment utilisé pour les constructions. A tel point que l’ensemble des bâtiments du village de Collonges-la-Rouge en sont constitués. Le village, peu spectaculaire vu du ciel, mérite incontestablement un détour par la voie terrestre. En vol, Meyssac pour son castrum, petite place fortifiée, ou bien Turenne pour son château dominant les environs du haut de sa colline-perchoir attirent davantage l’œil.
Tous ces décors sont parfaits pour la photographie, l’un des buts de notre escapade. Il est parfois étonnant de voler en formation si proche les uns des autres jusqu’à se toucher les bouts d’aile alors que nous partageons l’immensité du ciel. Après chaque vol, je montre et critique les images de nos instants volés afin d’en produire de meilleures. Il ne s’agit plus de rester à bonne distance et d’utiliser un zoom pour avoir un paramoteur dans le cadre. Il faut que chaque élément trouve sa place dans le cadre, que le fond ne détourne pas l’attention, que la lumière mette en valeur la tension des caissons joufflus et les pliures du tissu de la voile, que les réglages de mon appareil photographique correspondent à ce que je veux retranscrire de la scène. Et par-dessus tout, cela se passe suspendu en l’air et en mouvement. Parfois, ces paramètres s’agencent plus ou moins harmonieusement comme un alignement d’astres annonciateurs d’une bonne photographie. La juxtaposition d’une montgolfière, du sanctuaire dédié à Notre Dame à Rocamadour et d’un paramoteur réunis sur une même image, ainsi qu’une divine lumière vespérale qui illumine les voiles à quelques mètres de la lentille de mon objectif au-dessus de la Corrèze sont incontestablement parmi les clichés les plus forts de notre séjour.
Un dernier vol nous réserve une surprise. De la cime des arbres émerge une petite tête qui ne saurait laisser deviner le corps massif qui la prolonge. Je suis formel : il s’agit d’un Diplodocus, le plus grand dinosaure connu, l’une des attractions du parc historique de Lacave. Le temps a suspendu son vol. Le cliquetis métallique du cylindre qui refroidit et le bleuissement de l’échappement chromé de ma machine trahissent l’intensité de nos vols. Nos machines à remonter le temps reprennent haleine. Il n’y a guère que les grottes et gouffres de la région que nous n’avons pas pu explorer depuis les airs.
Remerciements : Fresh Breeze, Parajet, Paramania, aux propriétaires des aérodromes privés de Les Alix et de Lagleygeolle.


